Histoire de bave

Haaaaaa, enfin un sujet glamour ! La salive, la bave, la glaviouse… La présence de salive à la commissure des lèvres est communément acceptée comme étant un signe de bonne connexion entre la main et la bouche du cheval et de décontraction.

Qu’en est-il vraiment ? Une fois n’est pas coutume, tout n’est pas noir ou blanc.

Ce qu’est la salive

D’abord, la salive c’est quoi ? D’où est-ce que ça vient ? L’ami Wikipédia nous en dit ceci :

La salive est un liquide biologique sécrété par les glandes salivaires, à l’intérieur de la bouche chez la plupart des animaux. La salivation est la production de la salive, tandis que l’insalivation est l’imprégnation des aliments par la salive au cours de leur passage dans la bouche et de leur mastication.

Wikipédia

L’activité des glandes salivaires principales répond à un contrôle nerveux mixte induit par des stimulus olfactifs, visuels, gustatifs ou neuropsychologiques. De l’autre côté, les glandes salivaires secondaires répondent à une stimulation au niveau local (notamment pour l’imprégnation de la nourriture).

Les glandes salivaires chez le cheval. Notez que l’origine des ramifications nerveuses se trouvent majoritairement sous la têtière.


Mais plus important encore – et c’est ce qui va nous intéresser ici – quelle est la relation entre salive et stress ? Entre salive et sensation agréable ?

En lien avec le système nerveux3, la salive joue un double rôle d’humidification des muqueuses et de préparation des aliments pour leur digestion. […] La salivation est un acte réflexe, mais […] La salivation peut aussi être provoquée par des douleurs, une sensation agréable, voire un souvenir, autant que par le contact mécanique avec les aliments. Elle est au cœur de l’expérience de Pavlov*.

Wikipédia

Comme vous pouvez le voir au dessus, la production de salive peut à la fois être un indicateur de « bien-être » comme un indicateur de « mal-être ». Alors comment faire la différence ?

La relation au stress

L’an dernier, une équipe de chercheurs Suédois a présenté à la conférence de l’ISES* les résultats d’une observation qu’ils avaient mené sur des chevaux sauvages et portant sur le « mâchouillage » non nutritif. Très synthétiquement, ils ont observé durant 80 heures des chevaux sauvages et ont collecté 202 séquences de ce type. Puis ils ont relié ces séquences aux comportements des chevaux entre eux. Entre « dominants » et « dominés » mais aussi entre situation de « tension » et de « décontraction ».

Ce qui est intéressant dans leurs observations, c’est que le fait de mâcher (et lécher et saliver) sans présence de nourriture se présente dans des situations radicalement différentes. Il y a eu plus d’occurences chez les chevaux « agresseurs » que chez les « agressés ». Et une fréquence plus élevée durant les transitions entre stress et relaxation ; comme réponse à une bouche sèche (induite par la situation stressante).

Ce réflexe, dans la « nature » est donc tantôt assimilé à la décontraction, tantôt au stress, tantôt à la soumission, tantôt à la dominance. Le fait de mâcher (et saliver) sans présence de nourriture peut donc être un indicateur de beaucoup d’états différents.

Une question complexe

L’absence totale de salive, une bouche sèche, n’est jamais un bon signe quoi qu’il advienne. L’absence de salivation se relie plus certainement que le reste à une excitation du système nerveux sympathique. L’apparition de salive et du réflexe déglutoire concorde quant à elle à la disparition du stress :

« Les chercheurs en sont arrivés à la conclusion que mâcher peut être associé à un changement, de la bouche sèche causée par le stress (excitation sympathique) à la salivation associée à la relaxation (activité parasympathique).

Les résultats de cette étude suggèrent que le mâchage non-nutritif n’était pas utilisé comme signal de soumission par les chevaux dans le contexte d’observation, mais apparaissait après une situation de tension, plutôt comme une réponse à la bouche sèche. »

ISES (traduction)

Et à cheval ?

Dans le travail monté, qu’il le soit avec ou sans mors, il faut pouvoir observer ce que l’on appelle une « bouche fraîche ». Par ce terme, il faut entendre que l’on cherche à observer une bouche qui est humide, avec une lubrification suffisante et associée à des mobilisations de la mâchoire.

Une bouche fraîche en mors.

Trop, c’est trop. Et pas assez, c’est pas assez.

Comme à chaque fois que l’on cherche à détecter une situation « normale », il faut le faire en regard de chaque individu. Certains chevaux salivent naturellement plus que d’autres. Et vous dire « il faut 10 ml de salive aux commissures » serait tout à fait ridicule. Quand les chevaux insalivent au pré, ils n’humectent pas leurs aliments tous de la même façon non plus.

Nous l’avons vu plus haut avec les chevaux sauvages, il est difficile de se situer quant à la salivation comme indicateur unique. Il est donc logique d’avoir du mal à détecter une bonne liaison main-bouche uniquement par la salivation. Il y a surtout un tas d’autres indicateurs, bien plus fiables que la salive pour s’assurer d’un travail dans la décontraction et l’équilibre.

Mais revenons à la salive. Il faut donc faire preuve de recul et d’un peu de bon sens. Trouver un « juste milieu » où l’on ne constate pas de crispation. Où le cheval s’utilise pleinement et mobilise sa mâchoire de façon non excessive, tout en aillant une « bouche fraîche ».

Il y a donc deux extrêmes autour de ce qui est normal :

L’excès de salive

Salivation excessive. Image google.

Une hypersécrétion de salive indique que la salivation se fait mais qu’elle ne peut pas s’évacuer correctement ; notamment via la déglutition. Contrairement à ce que l’on pourrait aisément croire, la contrainte matérielle à déglutir ne vient pas vraiment de la muserolle, mais beaucoup de la têtière. (voir le premier schéma de cet article).

Outre des contraintes mécaniques – qu’elles soient le fait du matériel et/ou du cavalier – il y a aussi l’intensité de l’effort qui peut entrer en compte lors d’hyper-salivation. Ne respirant pas par la bouche ; si un cheval respire, il ne déglutit pas. Et si il ne déglutit pas, il ne respire pas. Lors d’efforts particulièrement intenses, la priorité est la respiration plutôt que la déglutition. Ça ne veut toujours pas dire que c’est normal : il faut alors adapter l’intensité de l’effort !

L’absence de salive

Bouche sèche. Image google.

Une bouche totalement sèche (ou xérostomie ou hyposialie) indique un état de crispation assez important. Le fait de ne pas saliver du tout est révélateur d’un état de stress. La sensation est très désagréable pour le cheval et peut l’emmener à mobiliser à outrance sa mâchoire, essayer de se lécher les lèvres, bailler à l’excès…
Mais il y a en plus du stress un tas de raisons de la non-production de salive. Aussi, si cet état persiste chez votre cheval également dehors du travail, la visite du vétérinaire est souhaitable.

Cause ou conséquence de la décontraction ?

Est-ce que le fait de mâcher et saliver permet la décontraction ou bien le cheval mâche et salive parce qu’il est dans la décontraction ?
On ne le sait pas :

“The study showed that the horses were chewing between calm and relaxed situations, but it does not say if chewing comes as a response to relaxing or if chewing helps them relax. To able to look at this more closely I believe a more controlled study with stress measurements is needed.”

Trad : L’étude a montré que les chevaux mâchaient entre des situations calmes et détendues mais n’indique pas si la mastication vient en réponse à la relaxation ou si la mastication les aide à se détendre. Pour pouvoir regarder cela de plus près, je pense qu’une étude plus contrôlée avec des mesures de stress est nécessaire.

 Margrete Lie – Chercheur

Donc, déclencher la salivation par des moyens artificiels (pâte à mors, beurre, miel, etc…) ne garantit pas la décontraction. Ça cache au mieux la misère.

En équitation, un autre facteur entre en compte lorsque l’on parle de décontraction : la mobilisation de la mâchoire. Je n’en traiterait pas ici étant un sujet lié mais bien différent mais je l’évoque pour une raison.
En effet, différents courants de pensée, écoles et grands maîtres se « déchirent » sur ce sujet précis depuis des siècles. Il n’est toujours pas possible à ce jour d’affirmer mordicus si la mobilité de la mâchoire est un préalable. Ou une conséquence à la décontraction. Ou les deux.
La seule chose sur laquelle les auteurs s’accordent : il faut la rechercher dans le travail. Bah c’est un peu pareil pour la bouche fraîche.

Est-ce que les mors peuvent encourager la salivation ?

Avant de répondre à cette question, il y a une chose à préciser. Bon, j’espère que vous l’avez deviné depuis le début de l’article :

Avoir une « bouche fraîche » au travail n’est pas l’apanage du travail embouché. En effet, cet équilibre dans la respiration, la salivation et la déglutition doit s’obtenir avec n’importe quel matériel : embouchures, ennasures, etc.

Une bouche fraîche en side-pull

Quant à la question spécifiquement posée : peut-être que oui, peut-être que non.
Vous l’avez lu dans l’article concernant les matériaux utilisés dans les embouchures : certains alliages ont un goût. La captation du goût par les papilles gustatives peut (mais pas obligé) déclencher la sécrétion de salive. C’est une stimulation qui peut effectivement déclencher la sécrétion.
Mais, des chercheurs ont aussi observé que différents mors de différentes matières n’augmentent pas significativement la quantité de salive produite ni la fréquence de déglutition.

Ni entre ennasures et embouchures, ni entre même type de matériel :

« The fact that swallowing frequency did not
increase when horses wore a bit argues against an
increase in salivation. »

Trad : Le fait que la fréquence de déglutition n’augmente pas lorsque les chevaux portent un mors argumente contre une augmentation de la salivation.

Effects of different bits and bridles on frequency of induced swallowing in cantering horses. J Manfredi, HM Clayton* and FJ Derksen.

Contrainte mécanique

Par contre, ils ont observé qu’une plus grande flexion de la nuque (angle plus fermé entre mandibule et encolure) pouvait rendre plus difficile la déglutition à cause de la compression du pharynx et du larynx et des structures permettant la déglutition :

« The reduced swal-
lowing frequency with the Myler bit may have beendue to physical interaction between the bit and the
oral structures, leading to restriction of jaw or
tongue motion, stimulation of sensory receptors that
inhibited swallowing or reduction in salivation. »

Trad : La fréquence de déglutition réduite avec le mors Myler peut être due à une interaction physique entre le mors et les structures buccales, entraînant une restriction de la mâchoire ou du mouvement de la langue, stimulation des récepteurs sensoriels ayant inhibé la déglutition ou entraîné la réduction de la salivation.

Effects of different bits and bridles on frequency of induced swallowing in cantering horses. J Manfredi, HM Clayton* and FJ Derksen.

Bon, il y a plein d’autres choses intéressantes dans cette étude (et des petits couacs aussi) mais c’est intéressant de voir comment les chercheurs relient immédiatement le phénomène à une explication physiologique (en l’occurrence, pas de cavalier dans cette étude).

Ce qui est très intéressant en relation à la question c’est que la quantité de salive produite ne change pas non plus entre matériel sans mors (dans cette étude, le licol) et avec. La « fraîcheur » de la bouche n’est donc pas uniquement réservée aux embouchures et la salivation produite n’est pas uniquement une réponse à un stimulus local.

Pour conclure…

Nous l’avons vu tout au long de cet article : la salivation seule n’est pas un indicateur fiable ou suffisant pour juger de l’état mental et physique d’un cheval. Toutefois, elle est un facteur parmi d’autres dont la surveillance peut apporter des indications.

Auteur : Laetitia

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Cet article a été écrit par Laetitia Ruzzene et appartient au titre des droits d’auteurs au site http://www.bit-fitting.fr. Les textes contenus dans cet article peuvent être réutilisés ou distribués dans la mesure de la mention de son auteur ainsi que de l’origine de l’article (lien URL direct).

Notes et astérisques :

* Décontraction : Parler de décontraction durant l’effort physique peut paraître oxymore. La décontraction peut être remplacée par le mot « équilibre », c-à-d le moment où les forces sont en balance. C’est le moment où le cheval est tonique dans son corps et dans ces muscles sans être crispé ou avachi et peut ainsi utiliser ses forces de façon optimales.
* Pavlov : le conditionnement de Pavlov ou le réflexe de Pavlov est une expérience sur le conditionnement dont je vous conseille l’étude. Nous l’utilisons inconsciemment en équitation !
* ISES : International Society for Equitation Science.
* https://equitationscience.com/media/licking-and-chewing-submission-or-stress

2 commentaires sur “Histoire de bave

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