La parabole du sac de courses : mors épais doux, mors fins durs ?

« Les mors épais sont moins sévères/plus doux que les mors fins » est une croyance très (trop !) répandue.

Pour expliquer ce point de vue, l’argument numéro 1 est ce que j’ai nommé « la parabole du sac de courses ». Elle donne pour argument le fait que si l’on porte un sac de courses très lourd, on aura plus mal aux mains si les poignées sont fines plutôt que grosses.

Donc, un mors épais  est plus doux qu’un fin, CQFD ?

Pas si sûr !

La pression et sa répartition

Cette croyance populaire part d’une réflexion tout à fait juste sur la répartition de la pression. Vous le savez (oui, même si ça remonte à loin, pas d’excuses) la pression est égale à la force divisée par la surface. Quant à la force, c’est le produit de la pression par la surface ; en toute logique.

Ok, voyons là dessous :

 

“Lors d’une action mécanique, connaître l’intensité de la force exercée n’est parfois pas suffisant, il faut aussi prendre en compte la surface sur laquelle cette force est répartie. Pour illustrer cette notion, on peut imaginer qu’on essaie d’enfoncer une quille de bowling dans un mur avec un marteau. De manière assez évidente, le résultat ne va pas être très convainquant. D’un autre coté, si on fait la même chose avec un clou, le clou s’enfonce parfaitement. En effet, la force appliquée par le clou sur le mur est répartie sur la surface de contact entre le clou et le mur, ce qui fait que toute la force est concentrée dans une toute petite surface. Pour la quille de bowling en revanche, cette force (qui est de même amplitude) est répartie sur la surface de la base de la quille, qui est beaucoup plus grande, et est donc beaucoup moins concentrée.” Source : Khan Academy.

On a donc une histoire de force (exercée via les rênes (mais aussi via les montants du mors, on aura l’occasion d’en discuter)), de répartition de la pression (via l’aire du mors) et de surface (la langue, les lèvres). Transposé à ce sac de courses très lourd, le poids du sac représente la force, la poignée est l’endroit de la concentration de la pression et la main la surface sur laquelle elle se répartit.

Le sac de courses

Plus la poignée est petite, fine, plus le sac de courses sera pénible à porter. En effet, la pression ne peut se répartir que sur une petite surface, elle est donc très localisée et difficile à supporter. A l’inverse, plus la poignée est grosse, épaisse, plus le sac de course sera confortable à porter. La pression se répartit sur une plus grande surface, elle est plus diffuse et plus tolérable…

Deux sacs de course de 30kg, l'un avec une poignée fine = pression localisée ; l'autre avec une poignée plus grosse = pression répartie plus largement dans la main.

 

…comme vous pouvez le voir sur ce superbe schéma (si, si).

Cette parabole avec ce sac de courses très lourd sert de justification à l’usage d’un mors plus épais au détriment d’un mors plus fin. Mais, dans les faits, ça n’est pas l’épaisseur du mors – ou de la poignée du sac de courses – qui fait la différence mais sa forme.

Une histoire de formes

Ce qui fait que la poignée de notre sac de courses est plus confortable est plus sa forme que sa grosseur. Comme une image vaut mille mots,  regardons celles-ci et imaginons que ce soient les sections de deux mors – ou deux poignées :

 

La surface de répartition de la pression sur une surface plane (en rouge) est matérialisée en bleu.

Malgré l’augmentation considérable de diamètre entre une section et l’autre, la surface portante n’a que très peu augmenté.

Ce qui rend la poignée du sac confortable, ça n’est pas le fait qu’elle conserve sa forme toute ronde : c’est l’augmentation de la surface d’appui dans les mains. Au lieu que tout le poids du sac porte sur une petite surface, il porte sur une plus grande surface. Le poids du sac n’a pas changé mais le porter est plus confortable.

Mais, étant donné que l’on a augmenté très fort le diamètre mais que la surface d’appui n’a, elle , que très peu augmentée ; ces poignées doivent être nécessairement rondes pour augmenter cette surface, du coup ?

 

Sur ce diagramme, on peut remarquer qu’à diamètres égaux, la forme des sections augmente considérablement la surface d’appui. Et l’encombrement ! C’est ce dernier mot le nerf de la guerre en terme d’embouchures, nous y reviendrons.
Nota : la ligne rouge représente toujours une simple surface plane et la ligne bleue la surface d’appui sur ces mêmes surfaces.

Forme vs. épaisseur

Donc non, ça n’est pas que parce que l’embouchure – la poignée – est épaisse ou son diamètre important qui fait que les pressions sont mieux réparties. En fait – dans l’absolu et dans le monde du design de sac de courses – les plus confortables des poignées, ce sont celles qui sont plates et larges et non rondes et larges.

Evidemment, en transposant, ça n’est pas non plus parce qu’un mors est épais qu’il est plus confortable / répartit mieux la pression / est plus doux**. Ceci dit, c’est pas non plus parce qu’il est tout plat, puisque faut prendre en compte le fait que sous la tension des rênes, il entre en rotation (eh oui ! Si c’était simple, hein..!) et sa surface d’appui change.
(** il faudra que je parle un peu de ces termes de “dur” et “doux” qui ne veulent pas dire grand chose d’ailleurs..)

Les stimulus sont présents partout

La pression, sa gestion, son augmentation ou sa suppression fait parti du vocabulaire dont nous disposons à cheval. Nous en usons partout (sous la selle, sur la tête, sur les lèvres, sur le nez, sur le poitrail…) et avec tout le matériel : ça n’est pas QUE l’apanage des mors, bien au contraire. C’est pour la même raison que sur les muserolles des ennasures (ou certains systèmes transférant tout ou partie de la pression sur le nez), les pressions réparties sur la face du cheval le sont mieux avec une muserolle plate plutôt que ronde.

Ça ne veut pas dire qu’il faut courir acheter des muserolles plates, bien sûr : la répartition de la pressions change la perception et la vitesse du stimuli. Tout dépend, comme tout, comme partout, comme tout le temps lorsqu’on parle d’ergonomie et du vivant ; donc.

Mais revenons à nos embouchures. Nous l’avons brièvement évoqué plus haut, ce qui va poser problème au niveau de ces dernières, c’est l’encombrement. Certes un mors plus épais augmente la surface de répartition des pressions (et encore, de peu !)… Mais a t-on vraiment la place de le mettre ?

La bouche, la langue,les ratios, l’élasticité…

Voilà le problème : dans la bouche, il y a très peu de place :

 

Source : An anatomical study of the rostral part of the equine oral
cavity with respect to position and size of a snaffle bit
E. ENGELKE* AND H. GASSE
Department of Anatomy, School of Veterinary Medicine Hannover.

Sur ces tables de mesures, on peut voir qu’en moyenne, du mini poon au grand diplodocus en âge de travailler, l’espace disponible entre les deux mâchoires au niveau des barres est de… 34 mm. Oui, oui, 34. Imaginez un instant un mors de 28 mm à cet endroit là. Et dans cet espace, en plus, ça n’est pas vide : il y a notamment la langue !

*Une note à propos de ceci : la bouche change au cours de la vie de votre cheval. J’aurais l’occasion de le détailler prochainement.

La langue et le reste

La langue prend la totalité de la place disponible dans la cavité buccale. Plus fine en partie rostrale (= à l’avant), elle s’épaissit en partie caudale (= à l’arrière). Elle est attachée à l’os hyoïde, composée de fibres musculaires multidirectionnelles, est puissante et présente une incroyable capacité de déformation et de résistance. Le palais dur quand à lui est la voûte haute de la cavité buccale. Le plexus palatin  très innervé et irrigué ce qui lui confère une certaine sensibilité.

Mais revenons à nos moutons.

Donc, l’espace disponible est déjà pas bien grand et en plus il y a la langue qui vient remplir le peu d’espace disponible. À ce stade on peut déjà, en appliquant un simple ratio, se rendre compte du problème majeur que vont poser les mors qui présentent un gros diamètre de cannons.

(Posez votre tartine si vous déjeunez) :

 

Coupe d’une tête de cheval en avant des commissures des lèvres. Vous pouvez voir un mors double brisure dans la bouche, simplement posé sur des tissus morts (ça ne reflète donc pas sa place réelle dans une bouche de cheval vivant qui aurait un bridon) . C’est simplement pour que ce soit plus visuel.

Source : An anatomical study of the rostral part of the equine oral cavity with respect to position and size of a snaffle bit. E. ENGELKE* AND H. GASSE. Department of Anatomy, School of Veterinary Medicine Hannover.

Coefficient de compression théorique

Prenons par exemple un mors dont le diamètre des canons serait de 20 mm.

Nous savons qu’en moyenne l’espace inter-mâchoires au niveau des barres est de 34 mm. Nous l’avons vu précédemment. Le ratio, bouche fermée, de l’épaisseur de l’embouchure sur cette distance moyenne nous donne 20/34 ; soit une compression théorique (je répète : théorique) de la langue de 58% bouche fermée (et langue inactive, j’y viens un peu plus loin).

C’est à dire que sans aucune action sur le mors, la langue est déjà, théoriquement, compressée de 58% !

En appliquant ce même ratio à d’autres diamètres, on obtient par exemple 76% pour 26 mm, 82% pour 28mm… Et c’est beaucoup.

Cependant, bien que ce rapport soit facile à calculer, il ne suffit pas à concevoir ni à choisir une embouchure, loin s’en faut ! Car la langue, tout comme les commissures (et les autres pivots flottants, cf article sur le baucher) sont dotées d’un coefficient d’élasticité et ont la capacité de se détendre ou de se contracter avec une force d’opposition assez spectaculaire.

Ce serait donc un gros raccourci de dire “aaah 80% de compression, méchant le mors !”. Non. C’est une indication mais certainement pas le résultat final du calcul ; calcul autrement plus complexe qu’un ratio.

J’insiste, ça n’est vraiment pas suffisant pour catégoriser.

La langue, matériau élastique isotrope

Donc, tout ce qui se trouve être muscles et tissus dans ces zones peuvent changer. Ce sont des matériaux que s’appelerio “élastiques isotropes”, c’est à dire qu’ils ont la capacité de se déformer en réponse à la pression. Puis de revenir à leur état d’origine mais aussi de se contracter et dévier la pression (yeah, badass la langue). Cependant, il y a une limite à cette élasticité, au delà de laquelle la déformation est dite « permanente ». Cette limite se calcule bien sûr. Comme se calculent les changements de réponses à la pression vis-à-vis des variations de la tonicité de la langue.

 

Par exemple, sur cette image, c’est la représentation de la limite d’élasticité de l’os humain. On observe dans la première partie de la courbe la capacité de déformation du matériau, puis l’état de déformation plastique (déformation permanente) et enfin le point de rupture, où le matériau ne se déforme plus mais romps. La limite élastique peut se calculer pour tous les matérieux élastiques isotropes. Source : Mémoire LP-MPB, Institut des sciences du mouvement.

De façon générale donc, un mors plus fin compresse moins la langue. Mais la surface d’appui est alors réduite et les pressions deviennent très locales.

D’où l’intérêt majeur d’arrêter de parler d’épaisseur et de diamètre exclusivement mais plutôt de forme et de modes d’action.

Un bon compromis

Comment faire alors pour associer un mors qui ne prenne pas trop de place ET qui répartisse mieux la pression ?

En changeant la forme des canons, bien sûr !

Certaines marques d’embouchures se sont penchées sur ces problématiques et en sont sorties. Ceci en changeant la forme de leurs canons donc, un peu dans l’idée du second diagramme de cet article. En réduisant le diamètre des canons et en leur adjoignant un méplat, la pression est mieux répartie et l’encombrement diminue.

 

Comme ici par exemple : les parties en bouche ont un méplat et sont archées. Source : Neue Schule.
MAIS, de par leur design, certains concentrent les pressions sur la langue, d’autres autour, d’autres sur les côtés, ect… Il est intéressant de noter que les anneaux de jonction “classiques” des embouchures (mors du haut) créent souvent des points de pression très localisés sur la langue soit avant soit après rotation dans la bouche.

C’est une avancée technique qui s’affinera très probablement dans le temps. Et encore une fois, ça ne veux pas dire qu’il faut courir acheter des canons avec un méplat. Il y a moult autres paramètres à prendre en compte en dehors de ça, à la base.

Un indicateur parmi de nombreux autres

Vous l’aurez compris (car je n’ai de cesse de le répéter depuis le début de cet article), l’épaisseur d’une embouchure est bien moins à prendre en compte que sa forme.

Cependant (je le répète aussi), c’est une donnée importante à connaître mais isolée et de fait, insuffisante pour concevoir ou choisir une embouchure ou être catégorique sur une forme ou une autre. Une forme qui va se révéler intéressante pour un cheval ne le sera pas pour un autre.

C’est un paramètre donc, qui s’ajoute à de nombreux autres comme la distribution des pressions sur les différentes structures buccales ou structures externes, le comportement de l’embouchure sous la tension des rênes, les préférences de chaque cheval à une combinaison ou une autre, la forme des anneaux, la vitesse du signal supportée ou recherchée, la technicité d’une embouchure (clairement, il y a un mors cité au dessus que je ne conseille pas souvent et je ne le conseillerait pas à un cavalier inexpérimenté ou un jeune cheval par exemple), la morphologie de chaque cheval, les particularités physiques qu’elles soient statiques ou dynamiques, la force en réaction des différents pivots flottants, ect, etc….

Vous savez au moins maintenant que cette “parabole du sac de course“, bien que pas idiote au départ est caduque et surtout pourquoi. 


Ne reste plus alors qu’à s’occuper…de tout le reste !

Laetitia Ruzzene

Laetitia Ruzzene

Cet article a été écrit par Laetitia Ruzzene et appartient au titre des droits d’auteurs au site https://www.bit-fitting.fr. Les textes contenus dans cet article peuvent être réutilisés ou distribués dans la mesure de la mention de son auteur ainsi que de l’origine de l’article (lien URL direct).

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